
La signalisation libanaise est ouverte à l'interprétation.
Mes cheveux se dressent sur ma tête, un énorme camion klaxonnant effleure à grande vitesse ma voiture arrêtée le long d’une étroite rue d’Achrafieh sans me laisser le temps de m’écarter. Bien sûr cet épisode n’est pas le premier du genre. Conduire au Liban c’est assister à une série de miracles. Le dépassement bilatéral simultané avec double queue de poisson synchronisée est une figure très appréciée des Beyrouthins. Au début, la simple perspective de devoir emprunter l’autostrade me terrorisait, et puis un jour j’ai compris que les voitures au Liban ont des dimensions légèrement inférieures à la normale et que ça passe toujours.
L’arrêt au feu rouge est une science dont je n’ai pas encore cerné tous les secrets. Il y a quelques années c’était simple, un feu rouge signifiait qu’il fallait accélérer et coller la voiture de devant pour empêcher le trafic perpendiculaire de s’engager. Aujourd’hui c’est plus compliqué, chaque feu demande une interprétation différente. Il y a ceux auxquels on s’arrête, ceux où l’on s’arrête mais à quelques mètres après le feu et ceux qu’il faut complètement ignorer sous peine de se faire réprimander par la police. Mon conseil aux conducteurs: débrouillez-vous pour ne jamais être celui devant qui le feu passe au rouge et faites comme les autres.
Certaines portions de routes libanaises sont zébrées de lignes blanches discontinues et parallèles. Quiconque à l’habitude de conduire dans un pays civilisé restera instinctivement entre les lignes. C’est facile, rassurant, évident, harmonieux, universel. Et pourtant, c’est comme si le conducteur libanais cherchait délibérément à vous priver de cette satisfaction en roulant sur la ligne blanche comme quelqu’un qui fait crisser ses ongles sur un tableau noir. Le plus vicieux c’est celui qui est devant vous, légèrement déporté sur sa gauche de manière à rendre le dépassement très périlleux. L’utilité de ses lignes dans la fluidité et la sécurité du trafic n’est-elle pas évidente ? Comment est-il possible de ne pas les respecter ?
Le bonheur de conduire au Liban est encore démultiplié à la tombée de la nuit. Les voitures qui roulent tous feux éteints ou avec un seul phare allumé (et qu’il ne faut surtout pas confondre avec des motos) sont de plus en plus rares. On le regrette presque quand on voit le nombre de conducteurs qui s’adonnent au “feux-de-route-dans-ta-geule”. Cette pratique très répandue consiste à allumer ses feux de route en permanence sans la moindre considération pour la voiture qu’on croise ou qu’on suit. Ceux qui ont des feux de brouillard doivent bien sûr les allumer aussi, ainsi que tout autre projecteur dont leur véhicule dispose comme ce charmant conducteur de Hummer que j’ai eu la chance de croiser. Mon conseil: ne jamais prendre la route de nuit sans ses lunettes de soleil et sa crème solaire.
Le danger est partout sur la route libanaise et il ne vient pas toujours des autres usagers. Ça peut être une tranchée dans la chaussée qui n’est pas annoncée. Ou au contraire un gros caillou (non éclairé) posé là pour signaler des travaux. D’autres fois, ce sont les piétons qui ont des comportements suicidaires quand ils essaient de traverser une autoroute en se jetant littéralement sous les voitures. Conduire au Liban est une épreuve épuisante qui demande une vigilance permanente et des nerfs d’acier. Est-ce pour pour se donner le courage nécessaire que les Libanais ingurgitent toujours quelques verres de whisky avant de prendre le volant ?
La police est le plus souvent apathique même devant les violations les plus évidentes du code de la route. J’ai quand même pu assister à des exercices de verbalisation à un feu rouge ou pour excès de vitesse. Ce sont des événements très ponctuels et localisés mais espérons qu’ils se généralisent. L’exemple des places de parking payants à Beyrouth a montré qu’avec un peu de coercition, même les Libanais peuvent se soumettre à la loi. En espérant qu’un jour, on puisse tenir le volant et être suffisamment décontracté pour admirer les magnifiques paysages en même temps.
Publié par slacher 
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